A mon signal, amène le dessert!
Je rentrais d'une longue échappée solitaire à travers la campagne durant laquelle j'avais poussé mon cheval jusque dans ses dernières limites. Exténué celui-ci avait fini par s'éffondrer et m'avait entraîné dans sa chute. J'étais rentré au château fourbu, hagard et crotté, mes lunettes cassées et mon cheval à l'agonie. Mon opticien m'avait alors fait remarquer qu'à ma place il tâcherait de ménager sa monture. Ce à quoi je répondis, portant loin mon regard au travers la fenêtre du petit salon de notre château familial perdu dans la lande et le brouillard, bon sang tout de même, quel temps de merde,
-"Dis donc l'alcoolique à lunettes, quand t'auras fini de faire de l'esprit tu pourras peut-être t'occuper du petit salé ?"
Il s'est un peu vexé je dois dire et lui parti, j'ai dîné seul au château ce soir là. J'avais donné congé à mon personnel et les courants d'air m'ont trouvé frileux. Je déprimais.
J'étais seul pourtant, affalé sur le sofa, des cigarettes pour la nuit et trois bouteilles de Pommard 64. J'avais connu plus mauvaise compagnie.
C'est extrémement difficile d'être seul. On pourrait penser qu'il suffit d'un désert blanc de lumière ou d'une soirée d'hiver dans une vallée sépulcrale, qu'il suffit à un homme de se retirer du monde pour y parvenir mais il n'en est rien.Essayez d'être seul et vous verrez rappliquer illico à votre esprit tous ceux de votre vie avec qui vous n'avez aucune envie de vous frotter, ceux qui vous aiment et que vous aimez. Ne demandez rien et ceux-là même piafferont à la porte de vos souvenirs pour vous soutenir dans cette épreuve. Avec un peu de chance, vous qui cherchez le silence et la paix verrez même revenir danser autour de vous (Jean Fauque a écrit pour Alain Bashung "le temps écrit sa musique sur des portées disparues") l'âme de ceux et celles que vous avez perdu à jamais. Finalement j'ai regretté la cavalerie légère de mon opticien alcoolique (ai-je à préciser qu'il boit plus de verres qu'il n'en vend ?), sa compagnie m'aurait bien aidé à finir la troisième bouteille. Seul je n'y suis pas parvenu et bien sûr je ne suis pas parvenu non plus à être seul ; le coeur lourd j'ai sombré bien avant le fond de la bouteille, entouré de proches, d'amours, d'amis, tous s'appliquant à me bercer doucement les entrailles de la pointe de leur couteau, me sussurant à l'oreille la douceur d'aimer, me chantant les louanges de la vie quand je ne voulais que la nuit, la solitude, et surtout surtout, ne plus essayer d'être heureux.