A mon signal, amène le dessert!
Maman,
Je sais, je n’ai pas grossi. Tu me dis ça chaque mois dans chacune de tes lettres depuis quinze ans maintenant. Et chaque fois je t’explique la même chose, je n'ai pas grossi parce que je fais attention à ce que je mange. Je sais que ça dépasse ta conception des choses mais je tiens à rester mince (là où tu disais maigre, voire malingre pour me décrire aux yeux des voisins toujours prêts à te plaindre de mon rachitisme). Tu sais – une bonne fois pour toutes – j’ai changé de vie. J'ai quitté tes montagnes sans regret, soulagé, comme libéré d’un mauvais sort, je n ‘étais pas fait pour cette vie. J'aimais bien le paysage des sommets enneigés et l’éveil de la nature au printemps n’y a nul autre pareil. Mais ici, il faut me croire maman, les gens n’obligent pas leurs enfants à tremper des tartines de 400 grammes dans des pots de gras tiède au petit déjeuner. D'ailleurs, le matin j'ai cessé de prendre tes liqueurs médicinales à quarante cinq degrés, de celles que tu me forçais à avaler histoire de me requinquer avant d'aller à l'école (à pied par tous les temps, six kilomètres aller-retour, six cents mètres de dénivelé). Non maintenant le matin quand j'ai besoin d’être secoué je prends un café. Alors c'est vrai maman, je n'ai pas grossi mais c'est mieux comme ça. Maintenant je vais te demander quelque chose, une dernière chose. Tu vas cesser de m’écrire et arrêter tes litanies soulantes, je ne reviendrai pas. Jamais. J'ai trente trois ans et je vis heureux avec ma femme et mes deux enfants qui ne te connaissent pas. Je leur ai dit que tu étais morte il y a longtemps dévorée vivante par un ours noir, un soir de Noël. Eux travaillent leur l'imagination et moi ça me soulage du poids de cette maudite jeunesse que j'ai fuie à coup d’éthers, d'ongles soignés et de conversations parisiennes. Cesse de m'écrire maman, lâche moi, oublie-moi, je vais faire de même de mon côté et promis, promis je ne dirai rien à personne du type empaillé qui a effrayé de son ombre toute mon enfance chaque fois que tu m'envoyais à la cave chercher ton vin (deux fois chaque jour depuis que j’ai eu cinq ans maman).
Adieu.
Ton fils maigre.
PS. Ne t’inquiète pas pour moi, je ne t’aime plus depuis longtemps et c’est un bonheur de chaque jour.
Inspiré d'un commentaire du Capitaine (sur "Maximus nu").
Toute ressemblance avec ma mère, les montagnards et les ours noirs serait fort peu probable, faut pas éxagérer quand même.