Ce midi je n'ai pas eu le courage de rentrer chez moi pour me faire à manger, pas plus que de descendre en ville déjeuner avec mes collègues bavards. Jean-Yves a pourtant bien insisté mais non, sans façon, je préfère être seul. En sortant de l'hôtel des impôts - où je travaille depuis 15 ans, service Contentieux-Recours-Amiable - je suis allé à pied jusqu’à la Grande Boulangerie me chercher un sandwich. Le pain n’y est pas mauvais et la jeune fille qui œuvre au service est avenante et souriante, pleine d’aménité. Aujourd’hui pour changer de l’ordinaire je lui ai pris un « Poulet provençal ». Comme à chaque fois la jeune fille –Séverine je crois - m'a proposé la boisson comprise dans le menu complet, mais comme à chaque fois, je lui ai répondu que non, que j'avais arrêté – sous entendue la boisson. Elle a fait han han tout en m'emballant le pistolet et m'a demandé si je désirais autre chose. J'ai dit non ça sera tout merci, mais au fond de moi un viril lancier pensait très fort l’assaut de sa croupe rebondie comme à une citadelle prête à tomber sous les coups de boutoir enthousiastes de l’assaillant. Han han. Elle me fixe maintenant de son regard faussement innocent – un battement de cils, combien d’hommes se sont abîmés dans un battement de cils ? – et prudent, je baisse les yeux sur sa poitrine. A présent elle me rend la monnaie en déposant doucement les pièces dans le creux de ma paume. J’ai senti le bout de ses doigts effleurer ma peau. Elle sait y faire. Prenant acte de sa proposition je me saisis alors de son poignet, refermant avec douceur mes doigts sur sa peau tiède et satinée. Quand j’ai connu Thérèse ses poignets eux aussi étaient fins et délicats, et il n’était pas rare que lors de nos tous premiers rendez-vous, je m’émeuve plus que de raison chaque fois qu’elle me laissait lui prendre le poul. « Monsieur ? Lâchez-moi s’il vous plaît Monsieur! » Visiblement gênée, le rose aux joues, la boulangère se dégage prestement de mon emprise sensuelle. Je comprends rapidement l’origine de son trouble. Une horde de jeunes barbares hirsutes et affamés vient d’envahir la boulangerie, nous obligeant elle et moi à quitter les sommets troublants des attouchements charnels, gâchant la grâce d’une si belle communion. Les petits cons. Dépité j’ai alors quitté rapidement la boulangerie avec ma demi-baguette. J’étais de nouveau seul sur le trottoir et malgré cette éternité érotique passée avec la boulangère il me restait encore plus de vingt minutes à occuper avant que de retourner à mes dossiers. C'est long vingt minutes quand on a rien à faire, croyez-moi, je vis cela depuis dix ans maintenant que Thérèse est partie avec ce philistin de comptable (en vérité quand je pense à lui je l'appelle ce gros fumier de comptable de mon cul foireux, mais finalement ça me salit plus l'esprit que ça ne me soulage alors j'évite tout simplement de penser à cette enflure malodorante). Je vis seul et je suis bien, je n'ai plus envie de partager quoi que ce soit avec qui que ce soit. J’ai donné longtemps, trop certainement et aujourd’hui j’ai les caisses du cœur à sec, plus de liquidités et plus d’épanchements. Jean-Yves mon collègue de travail (qui lui aussi a passé des épreuves très difficiles – sa femme qui était partie six mois avec son voisin d’en bas pour une prétendue histoire de sexe est revenue vivre avec lui ; je dis prétendue parce que je ne crois pas que le sexe rende malheureux à ce point qu’on en vienne à quitter quelqu’un, mais ça n’engage que moi, Jean-Yves lui est persuadé du contraire, que l’amant de sa femme avait recours à des subterfuges chimiques et mécaniques et qu’il lui a fait croire au père Noël avec sa guirlande clignotante) Jean-Yves donc, insiste à la moindre occasion pour que je vois la vie autrement et que « je m’inscrive dans un processus de résilience affective », c’est comme ça qu’il m’en parle ce gros sac à viande. Lui qu’est pas foutu de se coiffer autrement que comme un trou de cul voudrait donner des leçons de vie aux autres. Non mais vraiment. Je ne lui dis rien parce que ce serait perte de temps mais la vérité c’est que j’en ai plutôt rien à carrer de sa morale positive de mollusque bivalve et que s’il continue je vais l’envoyer paître loin dans les alpages le gros bouc alcoolique. En même temps je ne me l’explique pas mais pour autant que la mièvrerie de son optimiste me donne la nausée, j’apprécie malgré tout sa compagnie. Un peu comme si son manque de personnalité donnait plus de credo à mon ennui et ma solitude. C’est vrai que quand je pense à lui je suis heureux d’avoir ma vie plutôt que la sienne. Seul mais peinard, je n’ai pas à coucher dans le même lit que quiconque n’en a pas envie. Finalement peut-être que Thérèse a bien fait de me quitter, je n’aurais connu d’elle que le meilleur. A quarante ans le temps ne l’avait pas encore tout à fait ravagée. La preuve c’est qu’elle a trouvé un type pas obligé qu’a bien voulu d’elle, de la fraîcheur printanière de son haleine du matin et de sa foutue manie de tout décompter (elle disait par exemple, il reste trente sept jours mon chéri avant que nous n’allions chez tes parents pour Noël, ou bien, n’oublie pas Jean, dans vingt trois jours tu as rendez-vous avec le proctologue). Je me demande si je ne devrais pas la remercier pour ça. Sacrée Thérèse.
Finalement je vais faire le tour du quartier piéton jusqu’à ce qu’il soit l’heure de retourner au bureau. Y a vraiment pas grand-chose à faire qu’à s’ennuyer dans cette ville. Encore un quart d’heure et il me restera quatre heure trente avant de rentrer chez moi.
« TU ES DISPONIBLE ET TU AIMES TE DEGUISER ? VIENS PARTICIPER A NOTRE CRECHE VIVANTE !!! Répétitions les 17 et 22 décembre à 20 heures en la Cathédrale.» Ca ne m’étonnerait pas que ça intéresse Jean-Yves ce genre de foutaises, lui et son si bel altruisme. Et je ne parle pas de sa grosse tête de veau. C’est un sacré avantage ça une belle tête de veau pour une crèche de Noël. Non sérieusement, il y a vraiment des gens qui passent leur soirée de Noël déguisés en âne ou en bœuf ? Bah après tout, pourquoi pas, les gens sont tellement perdus. Si prêts à tout plutôt que d’être seuls. Ca me fait penser que je n’ai rien prévu pour le réveillon du nouvel an. Déjà que je ne fais rien à Noël. Hé hé, peinard, pas d’amis, pas de famille. A part Jean-Yves bien sûr, lui m’a carrément invité aux deux soirées. Noël avec toute sa famille et nouvel an au resto avec ses potes de l’association. Quel ventouse ce type. Lui et sa foutue générosité samaritaine. Serait-ce possible qu’un jour il cesse de penser aux autres et qu’il foute un peu la paix au monde, ne serait-ce que cinq minutes ? Halala. Je crois que je vais y retourner cette année encore pour lui faire plaisir, mais après ça j’arrête. Dix ans que ça dure, ça suffit non ?
Ma pause est terminée maintenant, je suis arrivé devant la porte de l’hôtel des impôts. Ah voilà Jean-Yves qui arrive à son tour cette andouille, et devinez quoi ? Il est heureux, il agite la main en venant vers moi, et il me sourit.