A mon signal, amène le dessert!
Je la connaissais depuis longtemps, elle avait toujours été comme ça. Elle m’avait toujours fait cet effet désagréable. Je la voyais arriver – au collège déjà – et j’avais envie d’oublier qu’elle et moi nous connaissions. Elle habitait le même immeuble que moi. Le genre de très jolie fille qui traînait en permanence une sale humeur qui gâchait tout ce qu’on pouvait attendre d’elle. A quatorze ans elle était habillée comme à trente et aucun garçon de son âge ne pouvait dire qu’il l’avait approchée. A quinze elle paradait avec un type de vingt ans, un militaire, un grand costaud au regard vide qui revenait un week-end sur deux menacer tout ce qui bougeait dans le quartier. Le genre de fille avec un pull moulant décalqué sur sa grosse poitrine, un nombril mais pas de sourire. Après ça je me suis retrouvé au même lycée qu’elle. Toujours aussi bien dessinée, mais à présent on s’en foutait, des filles y en avait des classes entières partout dans les étages, et elles avaient l’air plutôt contentes de nous voir arriver. Elle ça ne l’a pas arrangée, à croire qu’elle ne voulait pas de nous mais que ça lui arrachait la gueule de nous savoir avec d’autres. Toujours sa putain d’humeur. Son militaire était parti depuis longtemps et elle la ramenait à la sortie du lycée avec un vieux qui venait la chercher dans une Mercédès décapotable ivoire. Il avait l’air sympa pour son âge ce con, il nous filait des clopes et tapait la discute en attendant qu’elle arrive. Et elle arrivait, moulée sous vide, fardée pour le cirque et le regard hautain plein d’amertume posé sur tous ceux qu'elle croisait. Son père était mort quand elle avait cinq ans et tout le quartier racontait que c’est son frère qui l’avait élevé à grands renforts de baffes dans la tronche. Ceux qui voulaient la sauver disaient qu’elle avait dû en baver et que c’est pour ça qu’elle était aussi rêche. Mais à l’époque c’est tout le quartier qui prenait des baffes chaque fois qu’il respirait un peu fort, et ça ne nous avait pas donné le droit d’être des connards. Elle si. Je me souviens d'une fois où je me suis trouvé avec elle dans la cage d’escalier à attendre que mes parents veuillent bien rentrer, j’avais oublié mes clés. Elle bien sûr attendait un type pour partir en bagnole et se faire inviter au restaurant ou sortir en boîte. On est bien restés tous les deux une demi-heure à regarder au carreau passer les autos, l’un à côté de l’autre, en silence. A l’époque je n’aurais jamais osé lui adresser la parole, j’aurais eu trop peur de me faire sécher ; et peut-être qu’elle ne s’était même pas s’être aperçu de ma présence, du moins c’est l’effet que ça me faisait. De temps en temps en signe d’impatience elle claquait le talon de ses chaussures sur le carrelage du hall de l’immeuble. Je me souviens encore de l’écho que ça faisait dans cette grande pièce vide et du nuage de parfum qui se dégageait du moindre de ses mouvements. Puis une bagnole est arrivée en klaxonnant et elle a écrasé sa clope par terre en recrachant la fumée dans un soupir d’agacement. Ca m’a soulagé de la voir partir. Je l’ai regardé arriver en tortillant du cul et se pencher vers la vitre côté chauffeur. Elle n’avait jamais trop connu le froid. Puis elle s’est mise à agiter les bras et s’est redressée avant de filer un bon coup de sac à main sur le capot de l’auto. Bong ! Le type a démarré en trombe en faisant hurler son klaxon italien et crisser les pneus de sa R19 sur l’asphalte. Tout le quartier s’est mis à la fenêtre. C’était naze à pleurer. Elle est rentrée dans le hall et en passant elle m’a lancé un regard furibard comme si j’avais quelque chose à voir avec la représentation. Elle a gueulé « Fumier ! » juste à ma hauteur et j’ai senti mes orteils se recroqueviller dans mes chaussures. Après j’ai ça encore attendu mes parents une dizaine de minutes, j'ai pensé à la sensation que ça devait faire de se retrouver nu et seul dans un lit avec elle, ses gros seins ses yeux maquillés de vert et ses ongles longs.
Je l’ai revu tout à l’heure à la caisse du supermarché. Bizarrement c’est elle qui m’a reconnu.
- « Alors ça va elle m’a dit, tu revois encore les copains du quartier ? Halala on en a fait hein !»
Elle avait beaucoup grossi et ses ongles étaient rongés. Elle devait avoir trente cinq ans et en paraissait cinquante. Ses seins avaient fini par lui tomber sur le ventre. Mais elle souriait maintenant, elle avait l'air soulagée, et ça m’a fait plaisir de la revoir.