A mon signal, amène le dessert!
-Devine qui vient de m’appeler ?
-Chais pas ?
-Mon frère.
-Oh ?! Mais c’est une bonne nouvelle ça ! Alors ? Tu vois que t’es mauvaise langue ? Hier encore tu disais qu’il n’appellerait plus, qu’il te méprisait comme les autres tout snob qu’il était devenu avec sa réussite et tout le fric qu’il gagne… Jusqu’à imaginer qu’il te prenait pour une minable…Ha ben je suis bien content pour toi tiens…Et alors, qu’est-ce qu’il voulait ?
-Rien.
-Rien ?
-Rien. En fait mon portable a sonné et quand j’ai décroché j’ai dit allo plusieurs fois mais il ne répondait pas. J’ai cru reconnaître sa voix au loin qui discutait avec une femme qui pouvait être Béatrice. C’est peut-être un de ses gamins qui a appuyé sur une touche en jouant avec le téléphone.
-Mince…
-Ben ouais.
-Bah remarque c’est pas si grave, soit pas déçue de toutes façons ton frère est devenu un vrai connard comme les autres non ?
-Ben si. Si tu le dis.
-Quoi ? T’es déçue ?
-Ben t’es pas obligé de l‘insulter comme ça non plus, c’est pas vraiment de sa faute pour le coup.
-Ah ben merde, ça va être de ma faute. Tu passes ton temps à l’agonir de reproches et d’insultes et pour une fois que j’ose émettre un avis qui va dans ton sens tu me l’envoies dans le nez.
-Excuse-moi. C’est juste que je suis triste alors c’est pas la peine d’en rajouter. Quand le téléphone a sonné et que j’ai vu son nom s’afficher j’étais vraiment contente, d’un seul coup de fil j’aurais pu tout lui pardonner. Et puis rien. Même pas une parole, juste une erreur, un aléa numérique. Je crois que j’aurais préféré qu’il m’appelle et qu’il m’insulte pendant un quart d’heure, au moins quelque chose se serait passé. J’étouffe rien qu’à imaginer qu’on ne parle de moi qu’à la troisième personne. Elle ceci, elle cela.. C’est insupportable l’indifférence. Tu comprends ?
-Oui je comprends, je comprends surtout que toute ta putain de famille t’ignore superbement depuis dix ans et que si tu continues à les défendre au nom du mépris qu’ils te portent t’es pas sortie d’affaire. T’es une folle tordue. C’est ça la vérité.
-Je sais. Mais arrête s’il te plaît.
-Que j’arrête ? Mais non je n’arrête pas. T’es qu’une folle tordue que sa famille a tordu pendant vingt ans en lui tapant dessus et cette même tordue que tu es pense qu’on l’a rejetée parce qu’elle était tordue. Pourquoi veux-tu que j’arrête ? Par ce que tu as mal ? Parce que tu en souffres ? Et bien tant mieux ! C’est même ce qu’il peut t’arriver de mieux, souffrir. Au moins tu existes comme tu dis, le combat plutôt que l’indifférence, c’est pas ce que tu voulais ? T’es rejetée d’une famille de tarés et du devrais t’en féliciter plutôt que de t’en plaindre. Tu apprécies le cadeau qu’ils t’on fait ? Non ? C’est fort dommage ma poule car de leur part tu n’auras rien d’autre, tu devrais l’accepter et t’en réjouir, te voilà libre maintenant ! Plus de comptes à rendre, fini Noël, la dinde froide, les interminables après-midi, les longs tunnels gris des dimanches en famille, les leçons la morale et l’ennui, les « moi si j’étais toi », les idées carrées, les avis sur la question, la télé qui bave des heures durant, alors que tu es venue pour discuter, partager, le silence que tu leur dois en réponse à leurs commentaires ineptes. Ta mère qui picole en douce pour oublier Staline, ton père qui fête sa quinzième année de dépression, ta sœur aînée qui hurle sa fierté de voter au FN, et ton frère maintenant, ce connard arrogant et obtus, grossier et brutal, ce décomplexé si à l’aise dans l’air du temps. Alors ? Je continue ? On parle de quoi ? De médiocrité ? De jalousie ? D’aigreur, d’argent, de rancœur, d’envie, de frustration, on continue à parler de ta famille ? C’est ce que tu veux ? C’est ce bonheur là qui te manque…
-Stop. S’il te plaît. C’est bon, arrête, j’ai compris.
-…
-…
-Bah pleure pas, écoute je suis désolé.
-C’est rien. C’est juste que par moments c’est plus difficile. Quelques fois il suffit que je me vois dans la glace pour y penser, ce putain d’air de famille…Je voudrais pouvoir m’arracher la gueule…
-Je comprends. Excuse-moi mais j’ai dit ça pour t’aider, c’est mieux de ne pas se voiler la face non ?
-Si. Tu as raison. C’est mieux comme ça. Ca doit être ça grandir.
-Bien sûr. Etre seul avec soi.
-Voilà. Etre seul avec soi. C’est bien ça le problème. Ca fait mal.
-Je sais. Mais je suis là.
-T’es gentil.
-Bah…
-Et toi ? Tu fais comment ?
-Comme toi. Je morfle. Mais tu veux que je te dise ? Ils peuvent crever. Ce serait pire encore si je revenais. Ce serait comme de balancer aux ordures ce que j’ai de mieux.
-J’ai cette idée là aussi…Tu sais je crois que tu as raison. C’est comme si nous n’avions pas d’autre choix que de souffrir pour aller mieux, faute d’en souffrir plus encore. Une sorte de plaie divine, une damnation.
-Un truc comme ça chérie oui. Mais bon, hé ! Faut pas s’en repaître non plus hein, on ne va pas leur donner plus d’importance qu’ils ne le méritent ces connards.
-Juste Auguste ! Allez stop, on boit un coup ?
-Et comment !
-Allez, salute!
-Salute ! Aux fantômes et à leurs boulets.
-T’es con…
-Je sais, c'est ce qui me fait avancer…
-Tiens tu sais à qui tu ressembles ?
-Non, mais fait gaffe à ce que tu vas dire…
-A personne.
-Merci, un vrai compliment.
-A personne alors!
-A personne!