Ca s’est arrêté ce soir là. Je venais de rentrer exténué de deux jours consécutifs de boulot, d’un chantier qui m’avait tenu du matin au soir dehors sous une pluie cinglante et glacée. Elle m’a ouvert la porte et j’ai vu de suite que ça ne tournait pas rond. Je rêvais de m’écrouler sur le lit, je n’avais pas la moindre envie d’écouter sa réponse mais malgré tout – quelle partie de mon cerveau me pousse à faire ça ? - je lui ai demandé comment elle allait. Hier j'ai craché du sang elle m’a dit en refermant la porte. Sur le ton de la conversation, comme elle m’aurait dit que le frigo faisait un drôle de bruit. La veille ou peut-être le mois précédent elle perdait ses cheveux par poignées. L’année dernière à la même époque elle s’était mise à suffoquer à la simple vue d’un steak (et j’avais dû accepter que nos repas devinssent végétariens). Encore tout récemment c’est la lumière du jour qui était devenue source de ses maux (elle portait en permanence ses lunettes de soleil et cette veste à capuche). Il y avait un an maintenant elle ne sortait plus de l’appartement. Je l'ai toujours connue comme ça, écorchée et déterminée à l'être. Mais je l'aimais. J'ai cru à nos débuts que ce serait suffisant pour la guérir et lui insuffler l’oxygène nécessaire à la vie. J’y ai cru mais rapidement j’ai compris que tout ce que je faisais était pire et que le mieux était de ne rien faire. J'ai compris qu'elle n'irait jamais bien et qu'elle n'en avait pas même le désir.
Elle ne dormait que très peu et s’abîmait un peu plus chaque nuit. Elle semblait avoir à lutter contre une force obscure qui ne la délivrerait qu’une fois le matin venu ; épuisée, il lui arrivait souvent de dormir jusque tard dans l’après-midi. Elle me disait que la mèche de sa vie était toujours un peu humide de ses larmes ; que les soupirs de son désespoir faisaient vaciller la flamme de sa vie. J’avais droit à ce genre de choses chaque fois que nous essayions d’en parler. De guerre lasse je tâchais de la convaincre d’écrire ce qu’elle ressentait, d’en faire une œuvre plutôt que de déclamer sa pathologie. Elle me tournait le dos et se plantait alors immobile devant la fenêtre à attendre que la nuit tombe. C’était comme si elle n'avait jamais connu la paix et ne la trouverai qu’une fois sa vie terminée. Nul doute qu’elle en avait conscience. A l’observer ainsi, les bras croisé et le regard perdu je ne sais où, on devinait un tremblement permanent de sa silhouette. Elle ne ferait pas de vieux os. C’est ce soir là que je l’ai quittée. Ce n’était pas un soir pire que les précédents et je n’avais rien prémédité mais j’étais à bout de forces et je ne voulais plus entendre parler de son mal de vivre. Je voulais dormir. Je ne voulais plus l’entendre sangloter, la savoir éveillée quelque part dans l’appartement au milieu de la nuit ; je n’avais plus le courage de me relever et de la prendre dans mes bras pour tenter de la consoler des fantômes et de leurs ombres. Je l’ai prise par le poignet et je l’ai menée jusqu’à la salle de bains. J’ai enserré sa nuque de ma main jusqu’à ce qu’elle ait la tête au dessus du lavabo.
-« Crache ! J’ai gueulé, vas-y crache ! Montre-moi ton sang, vas-y, je veux voir ça pour de vrai! » J’ai senti qu’elle essayait de se dégager et j’ai resserré mon étreinte sur sa nuque.
-« Arrête tu me fais mal ! » Elle m’a dit puis elle s’est mise à sangloter.
–« Encore tes foutues larmes bon sang ! » Et ça m’a rendu encore plus dingue. J’ai appuyé très fort sur sa nuque pour la faire se pencher en avant. « Crache ! » Je n’arrêtais pas de gueuler. Son front est venu cogner la tête du robinet qui s’est ouvert, laissant couler un mince filet d’eau coloré d’un peu de son sang. Je l’ai relâchée instinctivement et j’ai fait deux pas en arrière. Elle est restée prostrée dans la même position, portant la main à l’endroit de sa blessure.
-« Ca va ? » J’ai demandé.
-« J’ai un peu mal à la tête. » Bizarrement elle était calme, elle ne pleurait plus.
-« Je suis désolé, je ne sais pas ce qui m’a pris. Pardonne-moi. » J'étais calme aussi.
J’ai claqué la porte et je suis parti. Cette nuit là j’ai pris une chambre à l’hôtel et j’ai dormi tout mon saoul jusqu’au lendemain tard dans la matinée. A mon réveil je n’éprouvais aucun regret. Je me sentais soulagé d’un poids. Après ça j’ai laissé passer le temps, je souffrais de son absence mais malgré tout j’allais mieux.
Puis j’ai cessé de souffrir.
C’était il y a cinq ans. Par hasard je l’ai revue hier soir. Ca a été une belle surprise. Elle était tellement radieuse, souriante - elle devait avoir pris cinq bon kilos et je ne me souvenais pas que ses seins aient été aussi amènes. Elle préparait les fêtes et avait les bras chargés de paquets. On a discuté un peu sur le trottoir et bien sûr je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander ce qui avait causé une métamorphose aussi spectaculaire. Elle eut l’air embarrassée un instant par ma question puis m’avoua que c’était mon départ qui avait changé sa vie.
-« Tu sais personne ne devrait rester avec quelqu’un qu’il n’aime pas. Tu n’étais pas fait pour moi et je ne t’aimais pas. Je crois même pouvoir dire aujourd’hui que je ne t’ai jamais aimé. Je ne sais pas si tu t’en rendais compte mais ta simple présence réussissait à me rendre malade. Ne le prend pas mal mais c’était comme une espèce de dégoût. » Elle a souri et marqué une pause avant de d’ajouter « Ah oui vraiment, tu n’as jamais si bien fait que de partir ce jour là! Voilà, et bien écoute je vais te laisser maintenant je dois rejoindre mon mari pour tâcher de finir les cadeaux de Noël pour les enfants. A une prochaine fois peut-être, sait-on jamais ? »
Elle m'a adressé un signe de la main puis s'est éloignée et j’avoue avoir hésité à m’asseoir par terre un instant. Finalement je me suis remis en route, et qu'au moins ça me serve de leçon.
Sait-on jamais ?