J'adorais la musique et je venais de me mettre à la guitare quand je l’ai rencontrée. Elle s’appelait Sylvie et elle aussi était adorable. Même si ce n’était pas la beauté la plus coruscante qu’il m’ait été donné de tripoter, elle avait ce charme indéfinissable des gens aimables et volontaires à qui j’avais souvent trouvé des qualités rares et particulières. En plus de ça elle avait des seins énormes.
Sylvie parlait de tout, fort et beaucoup, toujours convaincue de ce qu’elle avançait. Moi qui doutais de mes propres questions, je restais souvent sans voix à l’écouter affirmer ainsi ses convictions sur des sujets aussi cruciaux que le choix adéquat du parfum d’un yaourt. Mais plus encore que son verbe, c’est la musique qui définissait Sylvie. Etudiante en musicologie, il ne se passait pas une journée sans qu’elle n’évoque sa passion pour la clé de sol, le piano, Claude Debussy ou le dodécaphonisme urbain de Stockhausen. Un jour que nous revenions des courses elle m’avoua sur le ton de la confidence :
-« Tu sais, j’ai l’oreille absolue. »
Sur le moment j’ai eu une petite érection, je me suis demandé si elle ne me révélait pas là une particularité physique dont nous pourrions tirer partie un fois nos corps dévêtus. Mais pas du tout. En fait, l’oreille absolue m’expliqua-t-elle, tenait au fait qu’un musicologue émérite avait assez de discernement musical pour entendre une note et immédiatement être capable de la nommer.
-« Vas-y me disait-elle, chante-moi une mélodie pour voir ? »
Je m’exécutais en fredonnant l’intro fameuse de « Est-ce que tu voudrais bien voir mon slip ? » et quasi-immédiatement la voilà qui me donne la suite de notes formant la mélodie.
-« Do – do – mi – sol - fa – mi - mi– ré – ré bémol. »
Je dois dire que c’était quelque chose, j’étais sous le charme de sa magie et elle me donnait là une raison supplémentaire d’apprécier sa compagnie. A mes yeux de guitariste grand débutant aux oreilles gourdes, Sylvie me faisait véritablement l’effet d’une elfe dotée de pouvoir supranaturels. C’était super.
Pour autant, Sylvie ne connaissait que la mesure musicale, aussi j'ai passé les quelques jours qui suivirent sa révélation un peu tendu ; il me faut préciser qu’elle avait décidé de ne plus adresser moi qu’en « Ré –Mi – Fa dièse mon amour !» " Chante La La La vie est Si La La La..." et autre « Entends-tu le joli-toiseau - do - do – LAAAAAAAAAA !!!! –siiii -rééééééé!!!», s’appliquant à prendre cette voix haut-perchée et flûtée qui sied si bien aux chorales autant qu’elle éloigne à des distances plus que respectables toute possibilité de rapport sexuel consenti. Mais soit, une chose positive me vint malgré tout à l’esprit ; vivre avec Sylvie et son oreille absolue augurait pour moi la fin de la galère de tous les débutants, galère consistant à essayer encore et encore d'accorder son instrument, le résultat de tant d'efforts se révélant la plupart du temps plus que décevant.
Un soir que j’avais décidé de remettre mon ouvrage sur le métier (j’ambitionnais de jouer parfaitement le tube des Joyeux prépuces « Sgonne a flask hinaf »), je confiai donc mon instrument à Sylvie, tout désaccordé qu’il était dans le but d’épargner mes nerfs et ma patience et aussi tant qu’à faire de profiter de la perfection de son ouie.
-« Mais bien sûr ! Je finis cette étude de Bilbok et j’accorde ta guitare dans l'instant mon petit poulet » me répondit-elle appliquée à crayonner une partition. Au poil je me suis dit tout en passant au salon me servir un gin. A présent je l’entendais tendre et détendre les six cordes de ma guitare. Diing, digueling dingdiiing, Sylvie était à pied d’œuvre, à n’en pas douter. Dix minutes s’étaient écoulées et j’attaquai mon deuxième gin. Sylvie devait être entrain de peaufiner son travail car je l’entendais de l’autre côté du mur effectuer quelques réglages qui devaient être de l’ordre du comma (elle avait pris soin de tout bien m’expliquer lors d’une de nos nombreuses soirée consacrée à la musique et sa théorie). Dindingding, digueling, diiiing. Histoire de patienter et de la laisser finir son job, je me suis resservi un gin bien tassé. J’en ai profité pour me verser quelques cacahuètes dans une soucoupe histoire de ne pas faire que boire. Sylvie devait avoir fini car je n’entendais plus que son souffle court de l’autre côté de la cloison.
-« Tout va bien chérie ? » lui lançai-je au travers de la pièce.
-« Ca va, j’ai un peu de mal avec la tension de tes cordes et la qualité de ton instrument mais ça va, j’ai quasiment fini. » Me répondit-elle. L’exercice avait dû lui donner du fil à retordre car, mais peut-être me trompais-je, je décelai une légère exaspération dans le ton de sa réponse. A nouveau je perçus les dingding, digueling, dingdingding, digueling dans la pièce à côté. Je me resservis alors un gin en tapant dans les Tucs, le paquet de cacahuètes ayant déjà fait long feu. Quand Sylvie entra enfin dans le salon une heure plus tard, j’étais bourré comme un coing et j’avais avalé sept paquets de Tucs. Elle portait ma guitare comme le cadavre d’un animal mort depuis plusieurs jours dans d’atroces circonstances.
-« Tiens, voilà, l’harmonique du Sol n’est pas parfaite mais j’arrête là pour ce soir, suis crevée, bonne nuit. »
Et de me poser la guitare sur les genoux avant de faire demi-tour et de monter dans la chambre. Bon. Resté seul, je me suis resservi un verre avant que d’attaquer les premiers accords d’un des seuls morceaux à ma portée alors, « A just woan to feuckin eups » des Nouveaux Calbuths. Allez on y va, un deux trois quatre :
« SCHKLOONNGGONG ! »
-« ? Merde. Sylvie ? »
-« … »
Pas de réponse. Je décidai de monter lui en parler dans la chambre. J’entrai et trouvai Sylvie déjà au lit. Elle dormait mais je décidai de la réveiller.
-« SCHKLOONNGGONG !!! » Elle se dressa sur le lit en un sursaut.
-« Qu’est-ce tu fous t’es dingue je dors ! »
-« T’as entendu ? »
-« Ben oui j’ai entendu... »
-« Ma guitare fait schklong. »
-« Ecoute, je t’avais dit que j’avais eu du mal avec le Sol... »
-« Du mal avec le Sol ? »
-« Ben oui, l’harmonique est légèrement dissonante… »
-« Mais c’est n’importe quoi ! Tu te fous de ma gueule! T’as jamais eu l’oreille absolue, pas vrai ?!
Digueling digueling mon cul oui !» Je fulminais un max.
-« Mais si mais écoute… »
-« Salope. »
-« Mais enfin arrête ne m’insulte pas ! OK j’ai eu du mal mais c’est la première fois que je fais ça sur une guitare aussi. Mon instrument c’est le piano. »
-« C’est minable Sylvie. Des jours et des jours que tu me baves sur les rouleaux avec tes airs de prof de musique qu’a trouvé mieux que le sexe tout ça pour finalement n’être même pas capable d’accorder une guitare. Avoue-le, tu n’as pas plus l’oreille absolue que j'ai les burnes qui clignotent ?! Tout ce que t’as d’absolu d’façons, c ‘est des gros nichons! »
Là dessus je suis sorti de la chambre en gesticulant de colère et de déception. Ma guitare est venue se claquer sur le bâti de porte et j’ai entendu le bois craquer. BLOOINNGG !!! Maintenant elle était complètement pétée mais je m’en foutais bien mal de toutes façons j’avais plus du tout envie de jouer avec cette daube désaccordée. Je l’ai balancée du haut de l’escalier et elle est allée se fracasser sur le meuble à chaussures de l’entrée. Le manche s’est brisé et la caisse a explosé. Elle venait de faire schklong une dernière fois. J’ai quitté Sylvie le soir même en sortant de chez elle et j’ai passé la nuit a écumer les bars pour finir ivre mort dans mon vomi (les cacahuètes et les Tucs certainement) sous un arrêt de bus où j’ai failli crever de froid (-27° dehors) cette nuit de décembre. J’ai mis deux ans à récupérer complètement. J’y ai laissé deux doigts et trois orteils et je suis complètement sourd d’une oreille (l’autre me laisse percevoir quelques sons à raison de 30% rapport à la normale).
Aujourd’hui quand j’y repense des années après, je regrette d’avoir insulté Sylvie, elle ne méritait pas ça. Par contre je n’écoute ni ne joue plus de musique du tout. Avec le temps je me suis mis à détester ces faignassses de musiciens et leurs instruments à la con. La chance et ma surdité ont voulu que je change de voie et aujourd’hui je dirige une entreprise de klaxons de sirènes et d’alarmes, de toutes tailles et de toutes puissances. Et croyez-moi, dès que je peux faire chier une chorale ou un quatuor champêtre, je ne me gêne pas. Allez hop, j'te nique Colchique, tut-tut la sirène!! Ha Ha ! Je t’en foutrais moi du lyrisme à la con.