Je l'ai rencontrée un samedi matin au marché. Ça devait faire trente ans que je ne l'avait pas revue. J'étais occupé à choisir des pêches blanches quand elle m'est passée dans le dos mais je n'ai pas hésité un instant, j'ai senti que c'était elle. Elle et son air mutin, son petit nez en l'air. Bon sang ce que j'avais aimé cette fille et ce que j'en avais bavé! Valérie. J'ai appelé son prénom et elle s'est retournée. Elle a marqué un temps, je voyais bien qu'elle réfléchissait de savoir qui j'étais. Tout en me souriant elle gambergeait, ça se voyait ; autant que ses yeux verts au milieu de son visage d'ange lucide. Je l'ai aidée, après tout, trente ans avaient passé et j'avais un peu changé. Je me suis avancé vers elle avec dans le cœur mes émois de jeune homme.
« -Je suis Patrick » j'ai dit en lui souriant. J'étais sincèrement ému du hasard de cette rencontre, ici, au beau milieu d'un marché que je ne fréquente jamais, parmi tous ces gens inconnus dans cette ville qui m'avait vu naître et que j'avais quittée depuis maintenant vingt cinq ans. Valérie, la fille dont j'avais été le plus amoureux de toute ma jeunesse, l'amour secret de mes douze ans, mes premiers troubles masculins, de ceux qui ont juré toujours et gravé au couteau son prénom sur les tables en bois des salles de classes du collège. Si heureux de la revoir qu'une larme amie, familière de trente ans, m'était remontée au coin de l'œil et n'attendait qu'un baiser pour inonder ma joue.
« -Ha ouiii! Patrick!!! Bon sang ça fait une éternité. Excuse-moi hein , je ne t'avais pas reconnu tout de suite. Faut dire, la dernière fois qu'on s'est vu c'était pas hier non plus... »
Nous nous sommes tombés dans les bras l'un de l'autre, visiblement autant émus elle que moi, même si au prix d'un effort superbe j'ai malgré tout retenu mes larmes quand elle m'a embrassé.
Valérie était toujours Valérie, toujours aussi jolie, aussi pleine de vie, d'entrain et d'allant, pleine de ce sourire enjôleur mais Valérie fragile aussi. Il y avait maintenant cinq bonnes minutes que nous nous racontions nos vies quand elle s'est décidé à me présenter le type un peu rond à l'allure sympathique qui attendait en souriant à côté d'elle. Elle lui a pris la main pour y déposer un baiser amoureux avant de déclarer de sa voix douce et cristalline.
«-Et bien Patrick laisse-moi te présenter mon mari, Stéphane. Et Stéphane je te présente Patrick,un très vieux copain de l'époque du collège, avec qui on a fait les 400 coups.». Elle était restée timide et surjouait la solennité de ses présentations. Enchanté enchanté, nous nous sommes serrés chaleureusement la main lui et moi, ravis que nous étions de nous connaître.
« -Ah bon alors comme ça avec Valérie vous avez fait les 400 coups ensemble ? » Je sentais qu'il demandait ça sans malice, sans intention de me piéger. Après tout nous avions douze ou treize ans à l'époque et non seulement nous étions très jeunes, mais trente ans après il y avait plus que prescription. L'eau avait coulé sous les ponts et emporté avec elle nos passions d'adolescents écorchés d'alors. Toujours souriant il a tout de même tenu à savoir ce qu'étaient nos bêtises de jeunesse. Il a insisté auprès de Valérie tout en la prenant par le cou et lui embrassant le front pour l'attendrir.
«-Allez mamour, dis-moi un peu, ça m'intéresse de savoir comment tu étais pendant tes jeunes années! »
«-Bon puisque tu insistes mamour. Et bien disons par exemple, si ma mémoire est bonne, Patrick tu m'arrêtes si je dis des bêtises, je crois me souvenir que c'est dans la salle de sports derrière le collège, dans un petit réduit où on allait ranger les tapis, que Patrick a connu sa première sodomie. Ha! Je me souviens qu'on lui avait fait ça avec les poignées en bois des cordes à sauter. Et le lendemain puisque tu veux tout savoir, à moins que ce ne soit le surlendemain peut-être ? Je ne sais plus, enfin toujours est-il que c'était chez ses parents, au sous-sol, on a remis ça mais cette fois avec la fameuse bouteille de coca qui s'est brisée. Hein Patrick, c'est ça ? Je ne dis pas de bêtise ?»
«-Non non Valérie, c'est bien ça » ai-je acquiescé.
Un téléphone portable s'est mis à jouer les Walkyries et le mari de Valérie a décroché tout en s'éloignant de quelques pas, s'excusant d'un geste de la main auprès de nous.
-«Bon écoute Patrick je vais devoir te laisser, je dois me dépêcher de finir les courses, ce midi j'ai toute la belle famille et les enfants à manger et crois-moi c'est beaucoup de travail. Ça m'a vraiment fait plaisir de revoir et qui sait, peut-être une autre fois si tu repasses dans la région aurons-nous plus de temps pour bavarder et reparler du passé. Allez, au revoir, et porte toi bien.»
A nouveau nous nous sommes embrassés, avec toute la tendresse des vieux amis qui ne se doivent plus rien et Valérie est partie rejoindre son mari. Son panier d'osier à la main je regardai s'éloigner la toute jeune fille que j'avais connue. Elle et lui eurent tôt fait de disparaître, avalés par la foule vorace des jours de marché. Un peu triste, alourdi de nostalgie, je me suis remis en route en songeant à ma jeunesse, à l'innocence de ces jours heureux. Puis mon portable s'est mis à sonner lui aussi, me rappelant à ma vie d'adulte.
Je décrochai.
- «Allo oui, Patrick Bateman j'écoute ?