A mon signal, amène le dessert!
Il semble bien que j'ai perdu le sommeil. Je viens de passer une nuit de plus à m'agiter et me retourner dans le lit, sans aucune trace de repos, mille questions en tête et le poids d'une enclume sur la poitrine. Cela fait quasiment un an maintenant que j'implore le matin pour en finir avec ces interminables nuits qui n'en sont pas. Je guette les premières lueurs de l'aube et m'empresse de sortir prendre l'air. Enfin le corps en mouvement, me voilà qui descends vers le port.
Après un tel couloir obscur, c'est un bonheur d'être là aux aurores, d'avoir l'espace de perdre mon regard ici sur la jetée ou là sur le ponton, de le suivre du regard jusqu'à l'écluse. D'essayer de percer la surface de l'eau pour deviner ce qui s'y cache. Peut-être un poisson fait-il de même et tente de m'observer depuis le fond. Non ? Non. D'écouter le souffle des vagues qui courent le long de la coque des bateaux ou bien résonner là-bas sous les halles désertes le cri d'un chat qui décampe. Puis le silence qui se pose, comme une question céleste.
Les petits bateaux sont de retour de leur marée nocturne. De toutes les espèces de poissons que je vois débarquer j'en connais à peine deux ou trois. Une sole, un rouget, peut-être. Je pense à ça à cause de mon grand-père pêcheur qui m'expliquait comme ça qu'il est important de connaître le nom des poissons parce que c'est comme ça que ça marche, les choses dont on ignore le nom finissent par disparaître ; et il ajoutait en souriant « qu'au moins si on te présente une morue tu saches la reconnaître. » Il me vient l'idée de me renseigner auprès des femmes de marins qui tiennent les échoppes de poissons mais à cet instant elles sont bien trop affairées à étaler la marée de la nuit pour que je ne les dérange, ce sera pour une autre fois ; je continue ma promenade matinale en direction du phare rouge, vers le rocher des otaries. Elles ne sont pas là tout le temps et une fois sur deux je me contente d'un grand bol d'air sur la plage avant de retourner m'enfermer la journée au bureau. Je longe le quai et dois me frayer un chemin au milieu d'un groupe de goélands affairés à dépecer le cadavre d'un gros poisson - dont je ne connais pas le nom. C'est à peine s'ils daignent rompre le cercle de leur festin à mon passage, et même, ouvrant large son bec crochu le plus grand me crie dessus. Je ne la ramène pas trop et préfère les contourner largement. Il m'arrive d'observer de trop près l'énorme bec jaune d'un grand goéland vorace, de me laisser déchiqueter par son œil fixe, et je me dis que finalement il ne faudrait pas grand-chose pour qu'à nouveau nous soyons des animaux traqués, gauches et désemparés. Qu'un de ces quatre matins une nouvelle hyper pollution va joyeusement détraquer tout ça et rendre ces bestioles agressives et nos ordinaires bien moins sereins. Les rats les insectes les oiseaux les araignées les chats les chiens. Quelques fois aussi je me dis qu'il serait bon que j'arrête de vivre seul et que ça commence à me tourner sur le ciboulot.
Finalement je suis arrivé au bassin, et je peux oublier ces maudits oiseaux. Je m'installe sur un rocher plat, les otaries sont là à batifoler dans la flotte. Elle sont deux, grande et petite, et c'est la petite qui mène a danse ; elle s élance, vive comme une torpille et giclant hors de l'eau, envoie sa congénère qui fait deux fois son poids valdinguer au bas du rocher ; allez, à la baille ! Elle revient à la charge et tente de lui mordre la nageoire ; elle lui passe dessus, dessous, sans que la grande n'ait le temps de réagir. J'adore ça les otaries. Je suis tellement absorbé par leurs ébats nautiques que je n'ai pas remarqué que je n'étais pas seul. Mon œil gauche vient de capter le mouvement léger d'une mèche de cheveux blond soulevée par le vent. Il y a une fille à dix mètres de moi, légèrement sur ma gauche.
Comment ai-je fait pour ne pas la voir ? A moins qu'elle ne vienne d'atterrir ? Une jolie fille posée sur un rocher, comme une statue, sauf qu'elle aurait le sourire et les joues rougies par l'air frais du matin. Les deux otaries continuent leur ballet, plongent vers le fond et remontent à la surface, collées l'une à l'autre par le flanc. Maintenant elles agitent une nageoire hors de l'eau, toujours unies, nageant lentement le reste du corps à peine immergé affleurant à la surface. Elles dégagent autant de simplicité que de magie, de puissance que de fluidité. La vie et son étincelle. Les voilà à présent toutes les deux sur leur rocher à regarder vers le ciel, joue contre joue, le regard perdu dans le lointain, vers l'avenir peut-être ? De temps à autre je jette un œil en direction de la fille sur son rocher, je lui montre d'un signe de tête appuyé, que moi aussi, sensible que je suis, j'apprécie beaucoup le spectacle et la grâce naturelle de ses animaux souriants. Je vais jusqu'à mimer la scène des deux otaries joue contre joue les yeux au ciel. Bien sûr j'en rajoute. Et puis brusquement leurs jeux changent. La fille aux joues rouges et moi comprenons qu'une de deux otaries est un mâle. Oups. Nous voilà elle et moi l'air de rien entrain de partager une intimité qui n'est pas du tout la nôtre ; malgré cela nous restons un peu, histoire de ne pas nous déballonner, le genre qui en a vu d'autre, prêt à chevaucher le naturel au grand galop ; puis les choses se précisent vraiment vraiment, et rendent notre présence pour le coup éminemment gênante ; en l'occurrence gênante pour nous, la jolie fille que je ne connais pas et moi, les otaries quant à elles n'y prêtant guère attention.
Un instant l'idée me traverse l'esprit de profiter de l'aubaine pour l'aborder sur le sujet.
- « Bonjour ! Alors vous avez vu ça ? Ca fait envie non ? Bon sang quel coup de rein !» Mais un instant seulement, celui d'après me donnant, en guise de conseil d'ami, à entendre le son du flop majestueux.
La voilà qui s'éloigne maintenant, sans que je n'ose l'aborder. Je reste planté là quelques instants indécis à regarder le bord de mer se faire mousser. J'ai attendu de ne plus la voir puis j'ai poursuivi la balade de mon côté, jusqu'au phare rouge. Mais il n'y avait pas grand-chose à voir de ce côté ; le fond de l'air était même assez désagréable je dois dire, parfumé d'une vieille odeur de poisson rance. Je n'ai pas traîné là, et à part un con de crabe que j'ai balancé à la flotte, c'était vraiment nul à chier. J'ai jeté un œil en repassant devant le bassin des otaries mais elles n'y étaient plus. Tant pis. La fille non plus n'était pas revenue.
Je dois remonter chez moi maintenant, il est l'heure pour le pain et je dois aller travailler. J'ai retraversé tout le port en longeant le quai. Les oiseaux étaient toujours là mais ils se sont écartés en se dandinant pour me laisser passer. Les premiers clients circulaient déjà d'un étal à l'autre du côté des stands des pêcheurs. La lumière originelle qui baigne cet endroit certains matins lui imprime un rythme calme, idéal ; jusqu'à ce qu'à nouveau ce monde ne se mette en branle, rien n'est parfait bien sûr.
J'ai pensé que peut-être la fille des otaries aimait ça aussi, le calme de l'éveil et l'atmosphère ultramarine. Que pour y avoir goûté elle y reviendrait. Peut-être demain. De toutes façons, moi qui ne dors pas je serai là.