A mon signal, amène le dessert!
Je faisais grise mine et l'inventaire de la journée donnait à peu près ceci :
Une tondeuse à gazon zélée, une chanson épaisse et bouclée nappée de sirop d'érable, nombreuses motos rapides, un marteau-piqueur, un ballet aérien de cinq mouches inspirées, un bébé mitoyen très contestataire, un moteur thermique à échappement libre à l'essai dans un garage à proximité, ainsi qu'une chemise de sueur collée à la peau.
Adoncques j'ai eu mon saoul de cette frénésie urbaine et je suis parti m'allonger sur le sable d'une plage déserte, comme avaient dû être désertes toutes les plages du début du monde. La danse et le chant du ressac, une douzaine de mouettes éternelles qui planent, qui balancent leurs étrons et qui piaillent. Je pourrais parier qu'il y avait des mouettes au début du monde.
Je vois mal le tableau d'une scène de plage avec la mer et pas de mouettes dans l'azur. Et puis après s'être compliqué les doigts à créer le sable pendant des jours, je ne vois pas ce qui arrêterait qui que ce soit de créer une simple douzaine de mouettes par plage, ou bien alors est-ce que la mesquinerie existait déjà ? Avant les mouettes ?
Enfin me voilà sur cette plage du commencement avec quelques oiseaux primitifs pour tournoyer au-dessus de l'eau et, pendant quelques minutes, l'espérance de vivre en paix, d'une humeur massacrée certes, mais au moins débarrassé des philistins à moteurs et des motards furieux. J'ai pu croire allongé nu sur mon drap de bain jaune paille, avoir semé cette civilisation bruyante, celle-là même qui derrière le sourire des loisirs de plein air vous taillade les tympans sans comprendre le mal qu'elle vous fait, sirène aveugle qui n'entend pas votre douleur (de fait, elle ne peut, elle est sourde à son propre fracas).
L'enfer n'est pas pavé de bonnes intentions, il est sonorisé par un bidet.
Toujours est-il qu'étendu là au milieu de presque rien, moi j'avais mon reste, et c'était drôlement bonnard de n'avoir aux oreilles que le chant de la nature. Avec ça j'avais bien l'impression d'avoir perdu dix kilos de stress. Mais bien sûr.
Mais bien sûr il a fallu qu'un type sur l'eau ait l'envie généreuse de faire hurler le moteur de son Jet Ski. Bye bye le décor début ère quaternaire, retour à la modernité. Le rustre allait et venait du rivage vers le petit large en faisant un boucan de tous les diables à ouvrir la poignée de gaz de son engin démoniaque. Encore une fois, je pouvais gueuler, c'était pour les mouettes, lui de toutes façons n'entendait que son plaisir. Tant pis je me suis dit, le sort s'acharne, soyons beau joueur, la civilisation a gagné, sauvage que je suis j'ai perdu, je rentre dans ma hutte.
Mais pas si simple de rentrer, peut-être qu'aujourd'hui une mouche m'a piqué, je suis toujours agacé ; à moins que ce ne soit à cause de la chaleur, ou bien de cette soudaine demande de divorce, - cela lui aurait-il coûté de me prévenir de son départ ? - me voilà fort peu considéré, loin s'en faut. Rien que d'y penser ça m'énerve et j'en frappe le sable de mon pied, un peu comme un pur sang à qui on refuserait de courir le Prix de Diane. Tant et si bien que je finis par me cogner sur un galet, un très beau galet même, plat lisse et poli, s'excusant presque de m'avoir heurté le pied. Pour peu que l'on s'intéresse au destin des galets, je dois dire que celui-ci avait dû avoir une histoire patiente à travers les âges tant ses courbes étaient doucement arrondies et ses surfaces planes. Sûr qu'il inspirait le respect et les longs ricochets celui-là. Je me suis baissé pour l'adopter et immédiatement à ma main son contact lisse et sa densité m'ont rasséréné. Je me suis alors avancé en direction de la grève, dans l'espoir d'un peu de fraîcheur à défaut de silence. Les pieds dans l'eau tiède, mon beau galet si plat à la main, j'ai vu arriver vers moi le type au jet ski et son boucan insupportable, il enclenchait son énième virage pour rejoindre une énième fois le large.
C'est à ce moment précis celui où fortement ralenti il relançait sa machine pour repartir, que, le galet fermement calé entre le pouce et l'index, dans un réflexe de jeunesse mon bras s'est tendu, mes jambes se sont légèrement fléchies et mon buste a entamé un lente et précise rotation de quarante cinq degré vers l'arrière ; c'est à ce moment unique dans l'histoire de cette plage que d'un geste vif et ample, d'un retour rapide de mes épaules face à l'horizon, j'ai balancé mon somptueux galet au raz de l'eau pour le voir en quatre bonds imperfectibles propulsé direct à cinquante centimètres au cul du scooter. A cet instant je ne peux pas dire que je n'en avais pas envie, ça non, j'en rêvais même ; mais la journée m'avait déjà apporté son lot de déceptions, et je n'osai y croire. C'est pourtant ce qui arriva, le dernier bond du galet le vit disparaître dans la tuyère du jet ski dans un horrible fracas de métal martelé par la pierre qui torpilla l'hélice du moteur. J'ai instinctivement levé les bras au ciel en signe de victoire et entamé au bord de l'eau la danse du hasard, au moment même d'ailleurs où le type se retournait pour comprendre ce qu'il était entrain de lui arriver. J'ai crié de joie ensuite quand le moteur s'est engorgé puis a finalement calé. Silence marin du déferlement des vagues sur le rivage. La machine s'est immobilisée un instant, une des mouettes a poussé un cri strident en tournoyant au-dessus de nous, jusqu'à ce qu'une vague ne renverse l'équipage inerte et n'envoie paître son cavalier piteux à la baille. Plouf.
De l'eau jusqu'à la taille, le type s'est relevé, visiblement hébété, puis il s'est mis dans l'idée de me courir après. Il était en rage et me hurlait dessus, m'intimant de venir le rejoindre pour me faire avaler mes ancêtres. Pitre éclaboussé de ridicule, Il frappait l'eau de ses poings jusqu'à ce qu'à force de gesticulations il ne s'affale à nouveau et re-plouf.
J'ai ri comme un possédé en courant jusqu'à l'arrêt de bus et le chauffeur dut me croire ivre tant je titubais sous l'effet des pintes de rires. Assis dans le fond je bénissais ce bon vieux galet d'avoir résisté à l'usure du temps, de s'être refusé la facilité à devenir sable de plage, d'avoir su attendre, stoïque et muet des milliers d'années durant, sans rien céder de ses convictions depuis l'aube des temps, pour enfin trouver sa place dans le monde.
Et paf! Dans la turbine de l'autre cuistre à moteur.
Cette aventure m'avait redonné le sourire et avant de rentrer chez moi je me suis arrêté en ville prendre quelques bières en terrasse. J'avais du temps maintenant. Deux ans qu'elle était partie avec ce con et sa moto. Bof bof. Deux ans pour un homme ça valait bien une éternité de caillou.